Le blog de Francis Krembel

Mardi 9 décembre

Epicerie PH david0001

Alimentation générale

Le livre???Regarde les lumières mon amour??, journal de ses visites au supermarché par Annie Ernaux est entré dans la maison emprunté à la bibliothèque. Ce n’est pas moi qui l’ai choisi bien que j’apprécie cet auteur. Son titre me ferait plut?t l’effet de repoussoir. J’ai longtemps tourné autour de ce bouquin, pioché et grignoté des petits extraits pour finir par le lire réellement. C’est édité au Seuil dans une collection intitulée raconter la vie.

Ma première impression a été un mélange de tristesse, de désappointement et de colère qui a déclenché aussi cette envie d’écrire sur le sujet. J’ai bien rapidement pensé à ma mère épicière dans un village, a ma s?ur qui a travaillé quelques années comme cadre dans ce qu’on appelait alors les superettes.

Ma mère ne disait que rarement le nom de l’autre épicier qui ?uvrait dans notre gros bourg. Elle disait toujours parlant de lui?: la concurrence?! Bien s?r pas d’internet en ce temps là, le téléphone était encore rare, mais par la rumeur, les ragots de voisins ou de quelque représentant de commerce, elle savait qu’il cassait certains prix et vendait des marchandises moins cher qu’elle. Bien que bonne chrétienne cela, elle ne le pardonnait pas.

Dans les rues du village, en gar?on poli, je saluais tout le monde, surtout les clients, (c’était la consigne), mais celui là n’avait jamais droit à mon bonjour?!

Quelques décennies plus tard elle prit une petite retraite méritée. D’autres concurrents entre temps se sont installés et transformèrent leur épicerie en superette puis beaucoup plus tard en super marché. La petite réserve gardée sur le stock de son magasin fut bien vite épuisée et il fallut bien qu’elle aille faire ses course chaque semaine dans le supermarché de l’ex concurrence.

Le lent cheminement à travers ce que les économistes ont appelé les trente glorieuses a été une part de notre vie. De simple clients du petit commerce, nous sommes passés au statut de consommateur, nos ventres ont grossit. Nous voyageons de plus en plus, le monde rétrécit. Les pays émergeants sont entrain de passer à la modernité du capitalisme libéral avec des cargaisons d’obèses.

Après le décès de mon père, ma mère a vécu quelque temps seule dans sa maison. Au bout d’un certain temps, nous nous étions rendu compte qu’elle avait plusieurs plaquettes du même beurre dans son frigo, plusieurs bo?tes d’?uf aussi. il lui arrivait d’aller plusieurs jours de suite faire des courses pour acheter le même produit. On la taquinait en lui disant qu’elle faisait des réserves pour une guerre éventuelle. Je n’ai jamais su si elle perdait un peu la mémoire, ou si elle courait les magasins pour être dans l’ambiance de son ancien métier. C’était peut-être un mélange des deux. J’ai comme tout le monde passé une partie de ma vie à faire des achats dans un supermarché. Mais dans un gros village de périphérie de grande ville, j’ai pu très t?t jardiner un peu. Ce début d’autarcie légumière que nous avions apprise chez nous donna rapidement de belles satisfactions.

Durant les années antinucléaires, une prise de conscience se fit.

Nous nous m?mes à grouper nos achats de farine, céréales huile d’olive, et partions acheter notre lait dans une ferme reconvertie à l’agriculture biologique non loin de chez nous. La redistribution se faisait dans les garages des uns et des autres, ce furent nos premières infidélités aux super et hypermarchés et nous en étions fiers. C’est ainsi sans doute que son nées plus d’une ??biocoop??.

Avec un peu de recul, à la réflexion, je me rends compte que je ne suis jamais allé au supermarché avec plaisir, ou pour la promenade que certains font même le dimanche?! La musique qu’on y diffuse m’horripile et je déteste la climatisation. Les saisons n’existent plus, et les fêtes à grand coup de pub lessiveuse de cerveaux y sont devenues commerciales.

Dès que j’ai pu, j’ai quitté la vie citadine où je ne trouvais pas de plaisir pour celle des petits bourgs ou villages.

Du coup aller au supermarché devint une petite expédition et un peu plus une corvée. Quand Annie Ernaux dit qu’ ??on peut s’isoler et mener une conversation dans un hypermarché aussi sereinement que dans un jardin.??, je pense qu’elle exagère.

J’ai vraiment rit a haute voix en lisant sa remarque sur les cartes de fidélité. Une caissière lui demande si elle a une telle carte et elle lui répond ??Je ne suis fidèle à personne?? Il m’était arrivé de faire moi aussi une réponse analogue, ou du genre ??en général je suis très peu fidèle?? à une charmante caissière blonde qui me souriait.

Quelques décennies plus tard, je m’aper?ois que je suis de moins en moins fidèle à la grande distribution. Quelques fois j’y fais un tour pour acheter des vêtements, souvent en solde, ou alors mes cartouches d’imprimante.

Nous avons notre épicerie coopérative, nous la soutenons ainsi que 900 personnes qui ont acheté une part. On a réussi à créer deux emplois. Pour une grosse partie nous faisons nos achats directement aux producteurs à travers une AMAP (association de maintien de l’agriculture paysanne). Nous sommes nombreux à nous y retrouver tous les mardis soirs dans une joyeuse ambiance. Tout le monde se connait, on se fait la bise se serre les mains, les enfants courent partout, ?a discute de projets divers. Politiquement je préfère payer un producteur directement qu’un supermarché qui souvent les étrangle. Nous sommes un tout petit groupe qui participe à la marche vers une société en transition. non pas dans les discours d’en haut, mais dans les actes en bas. Nous nous définissons comme consommacteurs.

( mon correcteur orthographique me souligne ce mot de rouge?!!) Il y a aussi chez nous une monnaie locale dont nous faisons usage quand c’est possible.

Voilà tout ceci pour dire que non les lumières du supermarché ne m’émeuvent pas du tout et qu’ainsi je fais un gros sourire et un clin d’?il à ma mère, la concurrence ne m’aura pas?!

Lundi 6 octobre

Ils sont des iles

ILS sont des ?les

 

Ils ressassent, remachent, rabachent, tournent en boucle les mêmes vieilles lunes, vieilles idées, font remonter à travers leur cerveau brumeux, endolori les visages et les masques de ceux d’avant? les guerres et même d’avant cela encore.

 

Dans la fumée monte l’ame des ancêtres. Un indien mort est toujours un indien. Ils nous peuplent le crane de visions fugaces, de vieux films, cinéma muet peuplé de fant?mes. Voilà qu’ils hurlent avec les loups, hululent avec les grands-ducs, la chouette effraie traverse leurs nuits de zébrures brèves et rapides.

 

Ils ressassent, remachent, rabachent des soleils pales, des paysages peuplés de frênes, de saules de buissons. Se désaltèrent de tisanes de houblon sauvage, herborisent, plantent, transplantent, sarclent, sèment dans l’ordre et le désordre et cependant ne s’accrochent même plus? au territoire. Car depuis peu ils dorment debout dans une vieille friche sacrée.

 

Ils tergiversent, ressassent, alimentent en fagots les feux allumés à la chute du jour. Ils sont assis dans l’?uf de leurs désirs pour faire éclore les derniers doutes.

 

Ils triturent les matières, bois, boue, terre, roches, feuilles, les habillent du rêve de formes enfantines. Ils retombent en enfance. Ils s’enfoncent en enfance? jusqu’au dernier recoin d’un rêve créateur négligé à ressusciter.

 

On leur a enlevé les muselières, ils ne peuvent mordre, n’ayant plus que peu de dents. On les relègue dans des ateliers. On fouette leur mémoire et ils s’en foutent car personne en ce bas monde n’a compris qu’ils sont depuis toujours la mémoire de la mémoire. On numérise leurs souvenirs, ils crachent des fleurs. Ils ne communiquent pas car ils savent que ce mot ne veut rien dire et qu’ils ont en eux l’esprit de? la terre-mère. Ils ont en eux le vaste monde qui les habite depuis toujours.

 

Ils trafiquent dans l’inutile, leurs espoirs ne se dévaluent pas, ils caressent en eux toutes les vieilles joies endormies juste pour des instants lucides.

 

Ils restent debout masqués dans le ravage. ILS sont des ?les.

 

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2 réponses à Le blog de Francis Krembel

  1. Lejar dit :

    J’ai beaucoup aimé votre blog, découvert grace au site de Alain Boudet « la toile de l’un ».
    Bien cordialement
    Ghislaine

  2. christophe jubien dit :

    Superbes, tes derniers poèmes,Francis, tour à tour fougueux et mélancoliques, complexes, comme l’homme. Je gage qu’il se trouvera un éditeur pour les mettre en page, sinon, – bazar ! – que fait l’édition!?

    merci à toi
    Christophe

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